L’embargo sur les armes imposé à Haïti continue d’être régulièrement violé. C’est l’un des principaux constats du rapport final du Groupe d’experts des Nations Unies sur Haïti (S/2026/714), publié le 8 septembre 2026. Haïti, la République dominicaine et les États-Unis ont pris des mesures pour lutter contre le trafic, mais les experts les jugent insuffisantes face à l’ampleur du phénomène. Selon eux, les gangs continuent de se procurer des armes et des munitions grâce à des réseaux transnationaux et au détournement de stocks détenus par des institutions nationales.
Des réseaux de trafic alimentent l’arsenal des gangs
D’après le rapport, les réseaux reliant les États-Unis à Haïti sont souvent efficaces, mais peu sophistiqués. Les trafiquants achètent notamment des armes auprès de vendeurs agréés aux États-Unis avant de les acheminer clandestinement vers Haïti. Certaines cargaisons interceptées contenaient des documents permettant d’identifier les personnes impliquées dans le trafic. Les experts dénoncent également la corruption et les failles des contrôles qui facilitent l’entrée des armes et des munitions dans le pays.
Les fusils semi-automatiques de calibre 5,56 × 45 mm ont progressivement remplacé les fusils de chasse parmi les armes utilisées par les gangs. Le rapport relève également une augmentation de l’utilisation de fusils de calibre 7,62 mm, qui contribue à rendre les affrontements plus meurtriers. Les fusils de calibre .50 figurent parmi les armes les plus recherchées, même si leur présence reste limitée au sein des groupes armés.
Entre octobre 2025 et juin 2026, les experts ont examiné un échantillon de 1 200 cartouches saisies auprès de gangs opérant à Kenscoff, à Croix-des-Bouquets, à Delmas 2 et à Bel-Air. Ces munitions provenaient de plus de 30 fabricants répartis dans 20 pays, notamment en Europe, en Asie et dans les Amériques.
Sur le marché noir, un pistolet de 9 mm se vend entre 2 000 et 4 000 dollars américains, tandis qu’un fusil semi-automatique de calibre 5,56 mm coûte entre 5 000 et 8 000 dollars. Une cartouche de calibre 5,56 × 45 mm se négocie autour de 3 dollars. Les prix pratiqués dans le Bas-Artibonite ont rejoint ceux de Port-au-Prince. Selon les experts, les applications de messagerie cryptée jouent également un rôle important dans les transactions entre trafiquants et acheteurs. En 2025, un groupe baptisé « Marché des armes », administré depuis un numéro enregistré en France, proposait des armes à la vente et affirmait pouvoir livrer partout.
Détournements de munitions et failles dans la lutte contre le trafic
Le rapport met également en évidence le détournement de munitions provenant des stocks de la Police nationale d’Haïti (PNH). Selon les experts, 70 % des 336 cartouches de calibre 7,62 × 51 mm saisies en 2026 auprès des gangs Jamesley et Krache Dife provenaient des stocks de la police. Certaines munitions sont perdues lors d’affrontements, tandis que d’autres font l’objet de détournements et de reventes. Les experts ont notamment enquêté sur un réseau d’agents de l’Unité départementale de maintien de l’ordre (UDMO) qui vendaient des munitions à des groupes armés depuis le commissariat de Pat-Chawal, à Saint-Marc.
En 2025, la PNH a saisi 356 armes à feu. Cependant, l’absence d’un système centralisé de gestion des armes et des munitions saisies complique leur suivi et favorise les risques de détournement.
Le rapport documente également des saisies d’armes et de munitions dans des cargaisons en provenance des États-Unis, notamment au Cap-Haïtien et à Saint-Marc. À la frontière dominicaine, Belladère demeure un point particulièrement vulnérable au trafic. En décembre 2025, un sous-lieutenant de l’armée dominicaine et un ressortissant haïtien ont été arrêtés dans la province de San Juan de la Maguana alors qu’ils transportaient 1 516 cartouches. Au moment de la rédaction du rapport, la procédure judiciaire était toujours en cours.
Les experts constatent que les suspects arrêtés en Haïti sont souvent remis en liberté malgré des preuves accablantes. Ils signalent également que certaines enquêtes sont compromises par la pression exercée par des acteurs influents. Dans ce contexte, l’extradition vers les États-Unis est devenue l’un des moyens permettant de poursuivre certains trafiquants. Clement Mary Junior Thelusma, un ressortissant haïtiano-américain arrêté au Cap-Haïtien en décembre 2025, a ainsi été extradé vers les États-Unis en avril 2026. Selon le rapport, il vendait des armes à différents acheteurs, notamment à la coalition Jean Denis.
Dans l’Artibonite, les trafiquants approvisionnent aussi bien les gangs que les groupes d’autodéfense. Ces derniers financent leurs achats d’armes et de munitions grâce aux contributions de la population locale et de la diaspora. Le rapport rappelle également que des hommes d’affaires et des acteurs politiques de la région ont soutenu certains gangs, notamment en leur fournissant des armes.
Pour enrayer ce trafic, les experts recommandent de renforcer les mécanismes de contrôle et de gestion des armes saisies. Ils demandent au Conseil de sécurité d’appeler la Force de répression des gangs à mettre en place un système fiable d’enregistrement, de stockage et de gestion des armes, des munitions et des autres équipements récupérés lors des opérations. Ils recommandent également un contrôle rigoureux des arsenaux de cette force et le signalement de toute perte de matériel.
Enfin, les experts appellent les États membres à renforcer les capacités de la PNH et des Forces armées d’Haïti, notamment en leur fournissant des moyens d’enquête adaptés. Ils préconisent également un soutien technique et financier à la stratégie 2026 de la Commission nationale de désarmement, de démobilisation et de réinsertion.
Le message du rapport est clair : tant que les armes saisies pourront être détournées, que les munitions de la police finiront entre les mains des gangs et que les trafiquants échapperont aux poursuites judiciaires, l’embargo ne suffira pas à désarmer les groupes armés. La lutte contre les gangs se joue autant dans les ports, les commissariats et les tribunaux que sur le terrain.
Ansytho Louis Jeune
Lentille info
En savoir plus sur Lentille Info
Subscribe to get the latest posts sent to your email.